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lundi 12 décembre 2016

"Dans le jardin de l'ogre", ou l'addiction sexuelle au féminin



Premier roman de Leïla Slimani, l'histoire est celle d'Adèle, 35 ans, un petit garçon de 2 ans, un mari médecin, un job de journaliste. Elle a tout. Le confort, l'amour, les amis, l'argent, la maternité. Elle a l'air sage, Adèle.

Mais sous la surface, se cache l'addiction. Le désir jamais assouvi, les pulsions qui dorment en elle et soudain prennent le dessus. Vite, il lui faut un homme, n'importe lequel, n'importe où, adossée à une poubelle, dans une station de métro, un inconnu, un voisin, un ami de son mari, même.


Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. (...)
Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. (...)
Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur.Elle veut qu’on la saisisse, qu’on lui brise le crâne contre la vitre. (...) Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre.
Elle veut être une poupée dans le jardin d’un ogre.

A
dèle flotte en surface : l'amour qu'elle port à son fils trouve ses limites quand il lui en "demande trop", son mari est un compagnon qui lui offre à la fois la façade de la respectabilité et une île de paix à rejoindre, entre deux excès de chair, entre deux angoisses de vide. Adèle s'offre au premier venu, quand le désir la rend folle et prend possession de son âme. Mais elle n'est jamais rassasiée, tout est toujours trop doux, trop routinier. Elle rêve de violence, de viol, de meurtrissures, de bleus à l'âme et au corps. Chaque amant souffle un peu sur sa flamme, sans jamais l'éteindre tout à fait.

Adèle joue avec le feu, néglige son enfant, ment à son mari, délaisse son boulot, pour s'enfoncer toujours plus loin et plus fort dans les situations glauques et extrêmes, frôlant le danger, comme celle, hallucinante, où elle demande à deux hommes de la frapper, jusqu'à le déchirer, pour enfin ressentir quelque chose d'assez fort pour elle ...

Cette addiction la bouffe, au point de la rendre froide, un monstre d'égoïsme, comme lorsqu'elle apprend l'accident de la route de son mari, et songe au champ libre que ça aurait pu lui laisser, s'il ne s'en était pas sorti :


À une veuve, on pardonne beaucoup de choses. Le chagrin est une excuse extraordinaire. Elle pourrait, tout le reste de sa vie, multiplier les erreurs et les conquêtes, et l’on dirait d’elle : « La mort de son mari l’a brisée. Elle n’arrive pas à s’en remettre. »


Premier roman donc, pour Leïla Slimani, récemment primée d'un Goncourt pour "Chanson douce" sur un sujet rarement abordé : l'addiction sexuelle au féminin. J'ai dévoré ce ce livre en deux petits jours, subjuguée par la descente aux enfers d'Adèle, par son angoisse et son malheur, et aussi par cette très belle écriture.

C'est cru sans réellement choquer, les mots claquent, les situations sordides s'enchaînent et nous dévoilent un beau portrait de femme dévastée, qui se noie lentement dans sa propre maladie. Car c'est bien d'une maladie que souffre Adèle, jamais rassasiée, jamais en paix, avec elle-même ni avec les autres ...

Arrivée à la fin, j'ai repensé à la rencontre d'il y a quelques jours ... J'aurais eu quelques questions supplémentaires, si je pouvais la revoir ... 



"Dans le jardin de l'ogre", Leïla Slimani, Folio, 2015

vendredi 2 décembre 2016

{Sweet Friday} : une jolie rencontre avec Leïla Slimani


La librairie de Louvain-la-Neuve près de chez moi, Chapitre.be, a eu l'excellente idée d'inviter Leïla Slimani il y a quelques mois et celle-ci a eu la gentillesse de maintenir ce rendez-vous, dans une petite librairie de Belgique, malgré son agenda chargé suite à son prix Goncourt, pour "Chanson douce" (chroniqué sur le blog il y a quelques semaines).

Il y avait du monde, la rencontre était animée, les questions posées excellentes et Leïla Slimani y a répondu avec beaucoup d'éloquence, revenant sur la genèse du roman, le prix Goncourt reçu, mais aussi partageant ses habitudes d'écriture, ou ses sujets d'inspiration.

A la question de l'importance des auteurs féminins en littérature, qui osent enfin donner leur version de la maternité, et qui contraste parfois avec la vision idyllique véhiculée depuis des siècles de l'oasis de bonheur où roucoulent la mère et son enfant, Leïla Slimani lance que "ce sont les hommes qui ont raconté cela, ce sont eux qui depuis toujours propagent l'idée que la femme s'épanouit chez elle avec ses enfants, et que tout est rose et comme dans un rêve !". Réflexion qui a trouvé écho parmi le public, majoritairement féminin, qui murmura alors "oui, c'est vrai ! c'est tout à fait cela ! c'est important ce qu'elle dit".

La timide que je suis a même osé prendre le micro, le temps de lui demander d'où venait ce titre, "Chanson douce", qui contraste tant avec l'atrocité de l'histoire racontée.
" Le titre renvoie à la berceuse, et à l'ambivalence de cette manipulation que l'on exerce sur un enfant que l'on endort par ce moyen. L'enfant à qui l'on chante une berceuse, une chanson douce, est vulnérable, à notre merci, s'endort confiant dans nos bras. Mais quand on dit de quelqu'un je l'ai endormi, on veut dire aussi je l'ai berné. J'ai voulu ainsi endormir et berner le lecteur qui, au vu du titre, pensait lire une histoire douce ... comme Louise, la nounou, manipule son entourage, j'ai ainsi manipulé mes lecteurs".

Ce fut l'occasion d'une jolie rencontre, d'une dédicace et un beau moment d'échange !







jeudi 18 août 2016

"Chanson douce", de Leila Slimani





Reçu dans le cadre d'une Masse critique privilégiée de Babelio, ce deuxième roman de Leila Slimani paraît ce 18 août, et c'est une réussite !

Myriam, mère de deux enfants, désire reprendre son métier d'avocate. Après quelques entretiens, elle et son mari, Paul, engagent une nounou : ce sera Louise. Louise a des airs de Mary Poppins : parfaite avec les enfants, elle cuisine comme une fée, est toujours disponible et fait même le ménage sans qu'on le lui demande. N'en ferait-elle pas trop ?

Peu à peu, une relation de dépendance s'installe des deux côtés : Myriam compte de plus en plus sur Louise qui, elle, se met à passer beaucoup de temps chez ses patrons, part en vacances avec eux, et n'a finalement rien qui l'attend en-dehors de cette vie de servitude qu'un appartement sordide et une solitude écrasante. Cette relation va lentement se dégrader jusqu'au drame, horrible ...


Dès la première page, plus de doutes quant au drame annoncé. Glacée d'effroi, j'ai ensuite remonté le temps, avec Myriam, jeune maman débordée puis avec Louise, qui semble si parfaite, et qui aime tant ces deux enfants dont elle a la garde.

Louise est un personnage fascinant, et on a à la fois peur d'elle et pitié de sa pauvre vie. Myriam est une jeune mère d'aujourd'hui, à qui je me suis facilement identifiée, avec son sentiment ambivalent à propos de la maternité : bonheur et étouffement à la fois.



Le style de Leila Slimani est implacable, sec, tranchant comme un scalpel. Elle ne nous épargne rien et l'angoisse monte au fur et à mesure de la dégringolade mentale de Louise. On a envie de crier à Myriam de se méfier, mais on connaît la fin, on sait vers quelle horreur on court ...

Cela donne un roman terrible, très dur, et en tant que jeune maman, je l'ai trouvé trash, je ne trouve pas d'autres mots. Malgré ses qualités d'écriture et son histoire aussi haletante qu'un thriller, j'ai parfois dû le poser un peu, reprendre mes esprits, pour ne pas avoir Louise en tête au moment de m'occuper de mes enfants (mais je suis du genre hypersensible ....). Le titre, au regard de l'histoire, se révèle glaçant ...

Je l'ai terminé avec un  mélange de sentiments : de l'horreur, de la frayeur, par rapport à l'histoire, mais aussi avec la sensation d'avoir lu un très bon roman, au style maîtrisé, d'un véritable écrivain.

J'avais déjà beaucoup apprécié le premier roman de Leila Slimani, "Dans le jardin de l'ogre" (disponible en Folio).

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard de m'avoir permis de découvrir ce petit bout de la rentrée littéraire en avant-première.



"Chanson douce", Leila Slimani, Gallimard, 2016