"The girls", Emma Cline




Acclamé de partout, ce premier roman d'une américaine de 27 ans me faisait de l'oeil en librairie, mais j'avais très peur d'être déçue (quand on lit trop de critiques positives, on attend beaucoup du livre). Je l'ai donc emprunté à la bibliothèque, frileusement .... pour en ressortir trois jours plus tard, en me traitant d'idiote ("voilà un roman que tu aurais dû acheter les yeux fermés, et le garder dans TA bibliothèque !").

La quatrième :

Nord de la Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Fille unique et mal dans sa peau, elle n'a que Connie, son amie d'enfance. Lorsqu'une dispute les sépare au début de l'été, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l'atmosphère d'abandon qui les entoure la fascinent. Elle tombe sous la coupe de Suzanne, l'aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d'une secte et de son leader charismatique, Russell. 
Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l'adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s'y faire accepter. Tandis qu'elle passe de moins en moins de temps chez sa mère et que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s'aperçoit pas qu'elle s'approche inéluctablement d'une violence impensable.

Sans que cela ne soit nommé, il est évident que la secte en question ici est celle de Charles Manson, et les événements sont ceux des célèbres meurtres perpétrés en août 1969. L'histoire est romancée, et intègre le personnage d'Evie, comme témoin.

Le but d'Emma Cline n'est pas, au contraire de Simon Liberati dans "California girls" (paru simultanément) de raconter les meurtres en détail, mais bien de se concentrer sur Evie, et sur cette grande question : c'est quoi, finalement, être une ado de 14 ans ?

Mal dans sa peau, effacée, Evie a désespérément besoin d'attention, besoin qu'on la touche, et ce désir transpire à chaque page du roman. Evie est paumée, perdue entre un père absent et une mère qui ne lui prête aucune attention. Elle ne pense qu'aux garçons, au désir, à nouveau, d'être reconnue, aimée, intégrée, vivante. En cela, elle est une cible parfaite pour la secte qui, en lui donnant l'illusion d'être intégrée au groupe, la sort de cette brume où elle se débattait pour cesser d'être invisible. Peu à peu, Evie tombe sous la coupe de Suzanne, la meneuse charismatique, jusqu'à se retrouver avec elle dans des situations sordides, de vol, de sexe forcé, droguée et complètement dépendante de l'attention qu'on lui porte.

Russel, le gourou (figure de Manson) est ici presque un personnage secondaire. Ce sont les filles, les girls du groupe qui mènent la danse. Ce sont elles qui fascinent Evie et le lecteur, auréolées d'une aura de liberté et érotisée par Evie, qui tombe véritablement amoureuse de Suzanne, peu à peu.

Des filles “aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent l'eau”, dangereuses et cruelles.


Le roman mêle les époques, 1969 et aujourd'hui, où une Evie défraîchie nous raconte les événements, et l'on sent que cette histoire l'a détruite et que, même si elle n'a pas pris part aux meurtres sauvages qui marqueront la fin de la secte, elle en est restée prisonnière malgré tout.

Emma Cline parvient à nous fasciner, de par son histoire, mais aussi via son écriture, magnifique, qui nous fait tout ressentir : les émois et le mal-être d'Evie, son besoin désespéré d'exister et son désir qui transpire à chaque page, la moiteur californienne, la saleté grouillante du ranch, la tension qui monte dans le groupe, l'odeur du sang.

Elle décrit magistralement l'adolescence et ses tourments, et cette fragilité d'Evie qui la fait encore se demander aujourd'hui jusqu'où elle aurait pu aller, si elle avait été présente lors des meurtres : de quoi aurait-elle été capable ? Poussée par les filles, par son désir d'être aimée et reconnue, aurait-elle pu, elle aussi, tuer ? C'est ce qui la ronge et ce qui fascine le lecteur : entraîné dans un groupe qui fascine, jusqu'où irions-nous ?

Un roman magnifiquement écrit et fascinant, un très grand roman, qui mérite les éloges qu'on lit partout. Emma Cline est bien rentrée par la grande porte dans la cour des lettres américaines, et son livre est à placer aux côtés des oeuvres de Laura Kasische ou Joyce Carol Oates.






"The girls", Emma Cline, La Table ronde/Quai Voltaire, 2016

Commentaires

  1. J'en ai aussi beaucoup entendu parler et c'est vrai qu'il me fait très envie !

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  2. Très belle critique, qui me rappelle que je dois toujours rédiger la mienne ;-) Je suis d'accord aussi pour les auteurs auquels tu compares Emma Cline.

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    1. oui, c'est du même calibre ... je vais aller lire la tienne !

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  3. Ce roman me tente énormément, depuis sa sorite (et même avant)... Ta chronique m'a rappelé qu'il faut que je me le procure au plus vite !!
    ;)

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  4. Il me fait de l’œil depuis que j'ai lu le billet encenseur d'un membre sur SensCritique.
    Il m'attend à la biblio, je le lis dans le courant du mois à mon tour ! ;)

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    1. Oooh, Reka, toi par ici ! Je dirais bien que tu vas l'adorer, mais comme on a jamais les mêmes avis .... Gros bisous !!

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  5. Très bon billet! Je n'ai pas lu le roman de Liberati, mais celui ci, oui , et j'y ai aussi plus vu la fascination pour une autre ado que pour ce gourou. C'est très bien aussi de montrer les conséquences jusque dans sa vie actuelle.

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